ROMAN IV
Les premières fois, et
ce qui s’ensuivit
Victorien et Eurydice s’en allèrent entre les chars rangés. Il faisait nuit, mais une nuit d’été pas très sombre, au ciel éclairé d’étoiles et de Lune, pleine du crissement des insectes et des bruits du camp. Salagnon sensible aux formes s’émerveillait de la beauté des chars. Ils gisaient avec l’obstination de leurs cinq tonnes de fer, bœufs endormis qui rayonnaient d’ondes de masse, car simplement les voir, ou passer dans leur ombre, ou les effleurer du doigt, donnait la sensation de l’inébranlable, ancré au plus profond de la terre. Ils formaient autant de grottes où dedans rien ne peut arriver de grave.
Mais il savait bien, Salagnon, que cette force ne sauvait personne. Il avait passé des heures à ramasser les restes des tankistes morts, à les rassembler, à les entreposer dans des boîtes dont on ne savait plus à la fin combien de corps différents elles contenaient. Blindage, forteresses, armures, on se sent protégé mais le croire est stupide : la meilleure façon de se faire tuer est de se croire à l’abri. Victorien avait vu combien facilement se perçaient les blindages, car les outils existent qui passent au travers. On a une confiance enfantine en la plaque de fer derrière laquelle on se cache. Elle très épaisse, très lourde, très opaque, et derrière on est caché, alors on croit que rien n’arrive tant que l’on n’est pas vu. Derrière cette grosse plaque on est devenu la cible. Tout nu, on n’est rien ; protégé d’une coquille on devient le but. On se glisse à plusieurs dans une boîte en fer. On voit l’extérieur par une fente pas plus large que celle d’une boîte aux lettres. On voit mal, on va lentement, on est serré avec d’autres types dans une boîte en fer qui vibre. On ne voit rien, alors on croit que l’on n’est pas vu ; c’est enfantin. Cette grosse machine posée sur l’herbe, on ne voit qu’elle ; elle est la cible. On est dedans. Les autres s’acharnent à la détruire, ils inventent des moyens : le canon, les mines, la dynamite ; les trous creusés dans la route, les roquettes tirées d’un avion. Tout ; jusqu’à la détruire. On finit broyé dans la boîte, mêlé à des débris de fer, corned-beef ouvert à coups de masse et laissé par terre.
Salagnon avait vu ce qu’il restait des cibles. Ni la pierre ni le fer ne protègent des coups. Si l’on reste nu, on peut courir parmi les hommes identiques, et les balles au hasard peuvent hésiter et manquer leur but ; les probabilités protègent mieux que l’épaisseur d’un blindage. Nu, on est oublié ; mais protégé d’un char, on sera visé avec obstination. Les protections impressionnent, elles font croire à la puissance ; elles s’épaississent, elles s’alourdissent, elles deviennent lentes et visibles, et elles-mêmes appellent à la destruction. Plus la force s’affirme, plus la cible grossit.
Eurydice et Victorien se glissèrent entre les chars garés en lignes, dans le petit espace laissé entre eux, ils s’éloignèrent du camp par un chemin à ornières bordé de haies ; quand ils furent dans le noir ils se prirent la main. Ils voyaient toute l’étendue du ciel, qui brillait d’étoiles bien nettes comme si on les avait frottées. On devinait des dessins qui ne restent pas, qui apparaissent clairement puis se redistribuent en d’autres dès qu’on cesse de les fixer. L’air sentait la sève chaude, tiède comme un bain, les vêtements auraient pu disparaître et la peau n’aurait pas frémi. La main d’Eurydice dans celle de Victorien palpitait comme un petit cœur, il ne la sentait pas comme davantage de chaleur mais par un doux frémissement, par une respiration toute proche qui serait logée dans la paume. Ils marchèrent jusqu’à ne plus entendre les murmures du camp, les moteurs, les claquements du métal, les voix. Ils entrèrent dans un pré et s’y allongèrent. L’herbe avait été coupée en juin mais avait repoussé, un peu plus haute qu’eux couchés sur le dos, et cela formait autour de leur tête une enceinte de feuilles longilignes et d’inflorescences de graminées, une couronne de traits fins bien noirs détachés sur un ciel un peu moins noir. Ils le voyaient semé d’étoiles dont les dessins changeaient. Ils restèrent sans bouger. Les grillons autour d’eux se remirent à chanter. Victorien embrassa Eurydice.
Il l’embrassa d’abord avec sa bouche posée sur sa bouche, comme ces baisers que l’on sait devoir faire car ils marquent l’entrée dans une relation intime. Ils entrèrent tous les deux. Puis par sa langue il eut envie de goûter ses lèvres. L’envie venait sans qu’il n’y ait jamais pensé, et Eurydice dans ses bras s’animait des mêmes envies. Allongés dans l’herbe ils se redressèrent sur leurs coudes et leurs bouches s’ouvrirent l’une pour l’autre, leurs lèvres s’emboîtèrent ; leurs langues bien à l’abri allaient l’une le long de l’autre, merveilleusement lubrifiées. Jamais Victorien n’avait imaginé de caresse aussi douce. Le ciel vibra dans son ensemble, d’un bout à l’autre, avec un bruit de tôle souple que l’on secoue. Des avions invisibles passaient très haut, des centaines d’avions chargés de bombes qui marchaient ensemble sur le plancher d’acier du ciel. Le cœur de Victorien battit jusque dans son cou, là où sont les carotides pleines de sang, et le ventre d’Eurydice fut secoué de frissons. Leur être venait en surface comme les poissons quand on leur jette du pain ; ils étaient dans la profondeur du lac, la surface était calme, et d’un coup ils viennent en masse, bouche collée contre l’air, et la surface vibre. La peau d’Eurydice vivait et Victorien sentait cette vie venir tout entière sous ses doigts ; et quand il mit ses mains en creux pour contenir sa poitrine, il sentit Eurydice tout entière vivre là, pleine et ronde, tenue dans sa paume. Elle respirait vite, fermait les yeux, tout envahie d’elle-même. Le sexe de Victorien le gênait considérablement, embarrassant tous ses gestes ; et quand il ouvrit son pantalon il ressentit un grand soulagement. Ce membre nouveau, qui jamais ne sortait ainsi, effleura les cuisses nues d’Eurydice. Il était animé d’une vie propre, il flairait sa peau avec de petits halètements, remontait le long de sa cuisse à petits sauts. Il voulait se nicher en elle. Eurydice soupira très fort, et murmura :
« Victorien, je veux que ça s’arrête. Je ne veux pas perdre la tête.
— C’est bien, non ?
— Oui, mais c’est très grand. Je veux garder les pieds sur terre. Mais maintenant je ne sais même plus où est mon corps. Je voudrais le retrouver avant de m’envoler.
— Je sais où il est, le mien.
— Je vais le prendre tout près de moi. »
Avec une très grande gentillesse elle saisit son sexe, oui c’est bien le mot malgré l’apparence, le mot dans son sens le plus ancien, avec une grande noblesse elle lui caressa le sexe jusqu’à ce qu’il jouisse. Victorien sur le dos voyait les étoiles bouger, et brusquement elles s’éteignirent toutes ensemble, et ensuite se rallumèrent. Eurydice vint se nicher contre lui et l’embrassa dans le cou, derrière l’oreille, juste là où passent les carotides, et peu à peu ce tambour s’éteignit. Vers le nord le grondement restait comme un écho, dont il était impossible de discerner les détails ; un grondement continu ondulait sans jamais s’arrêter, et des lueurs rougeâtres à l’horizon apparaissaient à contre-rythme, et des éclats jaunes qui aussitôt disparaissaient.
Ce fut la première fois que quelqu’un s’occupait de son sexe. Cela le troubla tant qu’il ne pensa à plus rien d’autre. Quand Eurydice vint se blottir contre lui, il vit le temps s’ouvrir tout d’un coup : il sut que cette jeune fille serait à cette place là, toujours, même s’il arrivait qu’ils ne se voient plus jamais.
Il se demanda s’il avait tenu la promesse faite à Roseval. Il en eut l’idée aussitôt en revenant vers le camp tenant Eurydice par la main. Dans la nuit tiède il en rougit, ce qui ne fut remarqué par personne d’autre que lui. Mais la question, il se la posait. En tenant Eurydice par l’épaule, la serrant très fort, il en conclut que oui. Mais pas tout à fait. Mais il serait bien resté toujours ainsi. Il échappait à l’amertume du manque comme à la déception de l’accompli. Les tâches de la guerre lui permirent de rester dans ce merveilleux état qui sinon ne dure pas. Les blessés arrivaient chaque jour en grand nombre ; il fallait les ramasser par terre, toujours plus loin, et les ramener en camion ; on l’appelait à des tâches urgentes qui l’éloignaient d’Eurydice. À chacun de ses départs il lui glissait quelques mots, un dessin, des pensées aimantes ; et quand le départ était précipité, quand il fallait monter dans le camion en courant, il croquait d’un unique trait de pinceau sur du papier d’emballage un cœur, un arbre, la forme d’une hanche, des lèvres ouvertes, la courbe d’une épaule ; ceux-là, dessins elliptiques à peine tracés, à peine secs, qu’il lui donnait en courant, elle les chérissait plus que les autres.
L’arme blindée impressionne mais elle est un tombeau de fer. Le train blindé ? Il a la fragilité d’une bouteille en verre ; au choc, il casse. Deux hommes en espadrilles passant par un sentier, portant dans leurs sacs à dos des explosifs de la taille d’un savon, l’immobilisent sans même le regarder. En quelques minutes ils font sauter la voie. Et deux hommes, c’est pour que le travail soit plus agréable, pour qu’il puisse se faire en bavardant ; sinon un seul suffit.
Le train blindé du val de Saône n’alla pas plus loin que Chalon. La voie sabotée nuitamment le fit s’arrêter dans des hurlements de freins, un crissement insupportable de métal frotté, des jets horizontaux d’étincelles. Les rails pliés par l’explosion remontaient comme des défenses d’éléphant fossile, les traverses rompues s’éparpillaient en échardes sur le ballast creusé d’un cratère. Quatre avions américains, en deux passages, firent sauter la motrice et les wagons plats, celui de devant et celui de derrière où à l’abri de sacs de sable les canons multitubes tentaient de les suivre. Tout disparut dans une brusque boule de feu, les sacs déchirés, les canons tordus, les servants désarticulés brûlés déchiquetés et mêlés au sable en quelques secondes. Les occupants du train s’égaillaient sur la voie, coururent courbés, se penchaient pour éviter les éclats, se jetaient au sol pour éviter les traînées de balles qui martelaient le ballast. Les aviateurs en haut faisaient tourner le hachoir, passaient et repassaient le long de la voie, ensanglantaient les cailloux. Les survivants plongeaient dans les haies et tombaient aux mains des Français cachés là depuis la veille. Les premiers furent tués dans la confusion, et les autres couchés en ligne, à plat ventre, les mains croisées sur la nuque. Le train brûlait, des corps habillés de gris parsemaient le talus de la voie. Les avions agitèrent leurs ailes et repartirent. On ramena une colonne de prisonniers qui marchèrent sans se faire prier, plutôt détendus, la veste sur l’épaule, les mains dans les poches, heureux d’en avoir enfin fini, et vivants.
Le colonel alla voir Naegelin.
« Ce sont eux à Porquigny. Le massacre ; femmes, enfants, vieillards. Vingt-huit corps dans la rue, quarante-sept dans les maisons, abattus de sang-froid, certains avec les mains liées.
— Eh bien ?
— On les fusille.
— Vous n’y pensez pas.
— Alors on les juge. Et puis après, on les fusille.
— Et qui jugera ? Vous ? Ce sera une vengeance, un crime de plus. Nous ? Nous sommes des militaires, ce n’est pas notre métier. Les juges civils ? Il y a deux mois ils jugeaient les types de la Résistance pour le compte des Allemands. Je veux bien que la loi soit neutre, mais il ne faut pas pousser. Il n’y a personne en France pour juger en ce moment.
— Vous n’allez rien faire ?
— Je vais les envoyer aux Américains. En leur signalant une responsabilité dans un massacre de civils. Ils aviseront. C’est tout, “colonel”. »
Les guillemets bien prononcés chassèrent le colonel aussi sûrement qu’un petit geste de la main.
On mit les Allemands capturés dans un pré à vaches. On délimita avec des rouleaux de barbelés un carré d’herbe où on les laissa. Débarrassés de leurs armes, de leur casque, dispersés dans le pâturage, sans l’organisation que les faisait agir tous ensemble, les prisonniers avaient l’air de ce qu’ils étaient : des types fatigués, d’âges divers, dont le visage montrait chez tous les marques de plusieurs années de tension, de peur et de fréquentation de la mort. Maintenant allongés dans l’herbe en groupes irréguliers, la tête sur leur coude replié ou sur le ventre d’un autre, sans ceinture ni couvre-chef, la vareuse déboutonnée, ils laissaient aller le soleil sur leur visage bronzé, les yeux clos. D’autres groupes informes se tenaient debout devant les barbelés en rouleaux, ils fumaient, une main dans la poche, sans rien dire et ne bougeant presque pas, regardant au-delà d’un air distrait, là où était la sentinelle française qui les gardait, fusil à l’épaule et s’efforçant à une rigide sévérité. Mais les gardiens, après s’être tous essayés à des regards foudroyants, ne savaient plus où poser les yeux. Les Allemands vaguement amusés regardaient sans voir, ruminaient sans hâte à l’intérieur de leur enclos, et les gardiens finalement regardaient par terre, les pieds de ceux qu’ils gardaient, et cela leur paraissait absurde.
Les maquisards, que l’on habillait d’uniformes américains, venaient voir ces soldats déshabillés qui prenaient le soleil. Ceux-ci plissaient les yeux et attendaient. Un officier à l’écart frappait Salagnon par son élégance hautaine. Son uniforme ouvert lui allait comme un costume d’été. Il fumait avec indifférence en attendant la fin de la partie. Il avait perdu, tant pis. Salagnon éprouvait pour ce visage une attirance étrange. Il crut à une attirance et n’osait pas le regarder fixement ; il comprit enfin qu’il s’agissait d’une familiarité. Il se planta devant lui. L’autre les deux mains dans les poches continuait de fumer, le regardait sans le voir, plissait juste les yeux au soleil et à la fumée de la cigarette entre ses lèvres. Ils étaient sur le même pré, face à face, et les deux mètres qui les séparaient étaient infranchissables, occupés par un rouleau de fils hérissé de pointes, mais ils n’étaient pas plus distants que s’ils étaient assis à la même table.
« Vous avez contrôlé la boutique de mon père. À Lyon, en 43.
— J’ai contrôlé beaucoup de boutiques. J’ai été affecté à ce poste stupide : contrôler des boutiques. Pour juguler le marché noir. Cela m’a beaucoup ennuyé. Je ne me rappelle pas monsieur votre père.
— Alors vous ne me reconnaissez pas ?
— Vous, si. Au premier coup d’œil. Voilà une heure que vous tournez autour de nous en feignant de ne pas me voir. Vous avez changé, mais pas tant. Vous avez dû découvrir l’usage de vos organes. Je me trompe ?
— Pourquoi avez-vous épargné mon père ? Il trafiquait, vous le saviez.
— Tout le monde trafique. Personne ne suit les règles. Alors j’épargne, je condamne. Cela dépend. Nous n’allions pas tuer tout le monde. Si la guerre avait duré, peut-être l’aurions nous fait. Comme en Pologne. Mais maintenant, c’est fini.
— C’est vous, Porquigny ?
— Moi, mes hommes, les ordres d’en haut : nous nous y sommes tous mis, personne en particulier. La Résistance, comme vous dites, était soutenue ; alors nous terrorisions pour briser les soutiens.
— Vous avez tué n’importe qui.
— Si l’on ne tuait que les combattants, ce ne serait que la guerre. La terreur est un instrument très élaboré, cela consiste à créer autour de nous un affolement qui dégage la route. Alors nous avançons tranquillement et nos ennemis perdent leur soutien. Il faut créer cette atmosphère de terreur impersonnelle, c’est une technique militaire.
— Vous l’avez fait vous-même ?
— Personnellement je n’ai pas le goût du sang. La terreur n’est qu’une technique, il faut pour l’appliquer des psychopathes, et pour l’organiser un qui ne le soit pas. J’avais des Turkmènes avec moi, que j’ai trouvés en Russie ; des nomades pour qui la violence est un jeu, et qui égorgent en riant leurs bêtes avant de les manger. Eux ils ont sûrement le goût du sang, il suffit de leur permettre de l’appliquer un peu plus largement qu’à leurs troupeaux. Ils sont capables de découper un homme vivant à la scie, je l’ai vu. Ils étaient avec moi dans le train blindé, comme une arme secrète qui produit la terreur. Ce sont mes chiens. Je les lâche ou les retiens, je ne m’occupe que de la laisse. Mais qu’auriez-vous fait si vous aviez été à ma place ? À notre place ?
— Je n’y suis pas. J’ai justement choisi de ne pas y être.
— La roue tourne, jeune homme. J’étais chargé de maintenir l’ordre, et peut-être demain ce sera vous. Hier je vous ai épargné pour un peu de vague à l’âme, pour une faute de déclinaison que vous aviez faite, et aujourd’hui je suis votre prisonnier. Nous étions les maîtres, et maintenant je ne sais pas ce que vous ferez de moi.
— Vous allez être livrés aux Américains.
— La roue tourne. Profitez, profitez de votre victoire toute neuve, profitez de votre bel été. L’année 1940 a été la plus belle de ma vie. Après, c’était moins bien. La roue a tourné. »
Cela devait arriver. À force que l’on veuille le tuer en lançant dans sa direction des engins explosifs, on y parvint presque. On le blessa. Au fil des missions de ramassage des morts, ils essuyaient des tirs. Des Allemands erraient dans la campagne, des obus suivant la courbure du ciel tombaient vingt kilomètres trop loin, un avion seul descendait parfois des nuages pour mitrailler ce qu’il voyait et disparaissait ensuite. On pouvait mourir par hasard.
Avec Brioude, Salagnon échappa au tireur caché sur le château d’eau. Les Allemands étaient partis et il était resté là, peut-être oublié, sur la dalle de béton à trente mètres de hauteur. Autour de lui des morts jonchaient les prés, et des machines détruites, vestiges d’une bataille à laquelle il avait dû assister et que l’on croyait finie. Quand les maquisards du colonel vinrent ramasser les corps, allant deux par deux en portant une civière, il commença de tirer, atteignant Morellet à la cuisse. Ils se jetèrent derrière une haie et ripostèrent, mais l’autre était hors d’atteinte. Brioude et Salagnon furent isolés. Il leur fallait sortir de ce grand pré au pied du château d’eau, encombré de corps allongés et de véhicules fumants. Le tireur les visait, il prenait son temps, il essayait de les tuer avant qu’ils ne se cachent. Le peloton derrière la haie tirait des rafales qui écornaient le béton sans le toucher. Il était hors d’atteinte ainsi posé en l’air ; il se reculait, puis revenait loger une balle là où il pensait que se tenaient ses cibles. Brioude et Salagnon plongeaient dans l’herbe haute et la balle frappait le sol, ils se cachaient derrière les morts et le corps tressautait avec un choc mou, ils se jetaient derrière une Jeep incendiée et la balle tintait sur le métal, les manquant encore. Ils rampaient, ils se relevaient, ils sautaient, ils alternaient les allures d’une façon irrégulière en se faisant des signes le cœur battant, et le tireur les manquait toujours. Ils avançaient mètre par mètre pour traverser le pré, chaque fois quelques mètres de vie en plus, le temps que l’autre les ajuste, et il se trompait toujours. Ils rejoignirent enfin le chemin creux où tout le peloton était allongé à l’abri du tireur. Quand ils traversèrent la haie et roulèrent parmi les autres, une ovation étouffée les accueillit. Ils restèrent couchés sur le dos, hors d’haleine, transpirant horriblement ; et éclatèrent de rire, heureux d’avoir gagné, heureux d’être vivants.
Et puis le ciel se déchira comme un rideau de soie, et au bout de la déchirure un grand marteau cogna le sol. La terre retomba, des cailloux et des débris de bois grêlèrent autour d’eux, suivis de cris. Salagnon sentit un choc à travers sa cuisse et ensuite ce fut chaud et liquide. C’était abondant, amollissant, il se vidait ; cela devait fumer sur le sol. On vint le prendre, il ne voyait rien qu’un tournoiement qui l’empêchait de marcher, on le transporta couché. Une sorte de fumée humide l’empêchait de voir, mais ce pouvait être des larmes. Il entendait des hurlements proches. À celui qui le transportait il essaya de dire quelque chose. Il le tira par le col, l’attira à lui, et murmura à son oreille, très lentement : « Il ne va pas très bien, celui-là. » Puis il le lâcha et s’évanouit.
Quand il se réveilla Salomon Kaloyannis était près de lui. On l’avait installé dans une petite chambre, avec un miroir au mur et des bibelots sur une étagère. Il était allongé sur un lit de bois, adossé à de gros oreillers brodés d’initiales, et il ne pouvait plier sa jambe. Un bandage serré la recouvrait de la cheville à l’aine. Kaloyannis lui montra un morceau de métal effilé, tordu, de la taille d’un pouce ; les bords en étaient aussi fins que ceux d’un éclat de verre.
« Regarde, c’était ça. Dans les bombardements on ne voit que la lumière, on croit à un feu d’artifice ; mais le but est d’envoyer ça, des éclats de fer. On envoie des lames de rasoir au lance-pierre sur des gens tout nus. Si tu savais quelles déchirures horribles je dois recoudre. La guerre m’apprend beaucoup sur comment découper l’homme, et sur les techniques de couture. Mais tu es réveillé, tu as l’air d’aller, je te laisse. Eurydice viendra te visiter.
— Je suis à l’hôpital ?
— À l’hôpital de Mâcon. Nous sommes bien installés maintenant. Je t’ai trouvé cette chambre parce que tout est bondé. On couche les types dans les couloirs, même dans le parc, sous des tentes. Je t’ai mis dans la chambre du gardien pour t’avoir sous la main. Je ne voudrais pas que l’on t’évacue avant de t’avoir guéri. Je ne sais pas où est le gardien, alors profite de ta petite chambre pour te remettre. Je t’ai même trouvé un vrai cahier. Repose-toi. Je tiens vraiment à ce que tu t’en sortes. »
Il lui pinça la joue en la secouant vivement, déposa sur son lit un grand cahier relié de toile, et le laissa, stéthoscope ballottant autour de son cou, les mains dans les poches de sa blouse blanche.
Le soleil de l’après-midi passait par les fentes obliques des volets de bois, et traçait des rayons parallèles sur les murs et le lit. Il entendait le brouhaha continu de l’hôpital, les camions, les cris, tous ces gens dans les couloirs, l’agitation de la cour. Eurydice vint changer son pansement, elle apporta sur un plateau métallique des bandages, du désinfectant, du coton et des épingles de sûreté toutes neuves, toute une boîte écrite en anglais. Elle attachait ses cheveux très serré et boutonnait sa blouse jusqu’en haut, mais il suffisait à Victorien un battement de ses cils, un frémissement de ses lèvres pour la deviner tout entière, son corps nu et toutes ses courbes, sa peau vivante. Elle posa le matériel de soin et s’assit sur le lit, elle l’embrassa. Il l’attira à lui, sa jambe blessée qu’il ne pouvait plier l’embarrassait, mais il sentait en ses bras et sa langue assez de force pour l’absorber. Elle s’allongea contre lui et sa blouse remonta le long de ses cuisses. « Je voudrais perdre la tête », murmura-t-elle à son oreille. Sa cuisse se serra très fort contre la cuisse blessée, leur sueur se mêlait, dehors le vacarme continu se calmait car c’était l’heure chaude de l’après-midi. Le sexe de Victorien n’avait jamais été si gros. Il ne le sentait même plus, il ne savait plus où il commençait ni finissait, il était tout entier gonflé et sensible, il s’emboîtait tout entier dans le corps sensible d’Eurydice. Quand il la pénétra elle se raidit puis soupira ; de larmes coulèrent, elle ferma les yeux puis les ouvrit, elle saignait. Victorien la caressait de l’intérieur. Ils allaient tous les deux en équilibre, ils tâchaient de ne pas tomber, ils ne se perdaient pas des yeux. Le bonheur qui vint fut sans précédent. Le mouvement, cet effort, réouvrirent la blessure de Victorien. Il saignait. Leurs sangs se mêlaient. Ils restèrent longtemps allongés l’un contre l’autre, ils regardaient les traits parallèles de lumière avancer très lentement sur le mur, et passer sur le miroir qui brillait sans rien refléter.
« Je vais te refaire ton pansement. J’étais venue pour ça. »
Elle le pansa en serrant moins fort, elle nettoya aussi ses cuisses, elle l’embrassa sur les lèvres et sortit. Il sentait sur sa cuisse battre sa blessure, mais elle s’était refermée. La douleur légère le maintenait éveillé. Il dégageait autour de lui une odeur musquée qui n’était pas entièrement la sienne, ou alors qu’il n’avait jamais émise jusque-là. Il ouvrit le beau cahier à feuilles blanches que lui avait apporté Salomon. Il fit des taches légères, des traits souples. Il essayait de rendre par l’encre la douceur des draps, leurs plis infiniment contournés, leur odeur, les rayons de lumière parallèles qui se reflétaient dans le miroir au mur, la chaleur enveloppante, le vacarme et le soleil dehors, le vacarme dehors qui est la vie même, le soleil qui est sa matière, et lui dans cette chambre ombragée, centrale et secrète, cœur battant d’un grand corps heureux.
Il guérit, mais moins vite que ne se poursuivait la guerre. Les zouaves portés continuèrent vers le nord, laissant les blessés à l’arrière. Quand Salagnon put se lever, il intégra un autre régiment avec un grade, et ils continuèrent leur voyage jusqu’en Allemagne.
Pendant l’été 44 il faisait beau et chaud, on ne restait pas entre soi : tout le monde dehors ! On se promenait en short trop large, serré autour de la taille mince par une ceinture de cuir, la chemise ouverte jusqu’au ventre. On criait beaucoup. On se tenait en foule dans les rues pleines, on défilait, on acclamait, on suivait le triomphe qui passait sans se hâter. Des camions militaires roulaient au pas en écartant la foule, chargés de soldats assis qui affectaient la raideur. Ils portaient des uniformes propres, des casques américains, ils s’efforçaient de garder leurs yeux à l’horizontale et de tenir virilement leurs armes, mais ils arboraient tous un sourire tremblant qui leur mangeait le visage. Des voitures repeintes chargées de jeunes garçons vêtus en scouts suivaient en agitant des drapeaux et des armes hétéroclites. Des officiers en Jeep distribuaient des poignées de main à des centaines de gens qui voulaient les toucher, ils ouvraient la voie à des chars baptisés à la peinture blanche de noms français. Ensuite passaient les vaincus, d’autres soldats qui levaient les mains très haut, sans casque, sans ceinture, veillant à ne pas faire de gestes brusques et à ne croiser le regard de personne. Venaient en dernier quelques femmes, entourées de la foule qui se refermait et suivait le cortège, des femmes toutes pareilles, au visage baissé raviné de larmes, au visage si fermé qu’on ne pouvait les reconnaître. Elles fermaient le triomphe, et derrière elles, alignées sur les trottoirs, des grappes hilares se rejoignaient au milieu de la rue pour suivre le cortège ; tous marchaient ensemble, tous participaient, la foule passait entre deux rangs de foule, la foule triomphait et acclamait sa gloire, foule heureuse précédée de femmes conspuées qui marchaient en silence. Avec les soldats vaincus, elles seules faisaient silence, mais elles on les bousculait, et d’elles on riait. Les hommes armés autour d’elles tenaient leurs armes à la rigolade, et ils laissaient faire, goguenards. Un brassard leur servait d’uniforme, ils portaient le béret penché et gardaient le col ouvert, un officier à képi les dirigeait vers la place où l’on s’arrêterait un moment pour effacer la honte. On repartirait ensuite sur d’autres bases, plus saines, plus austères, plus fortes. La foule carnavalesque respirait à longs traits l’air de l’été 44, tous respiraient l’air libre de la rue où tout se passe. Plus jamais la France ne serait la pute de l’Allemagne, sa danseuse vêtue de dessous coquins, qui vacille sur la table en se déshabillant quand elle est ivre de champagne ; la France était maintenant virile, athlétique, la France était renouvelée.
Pendant cet après-midi, dans des rues à l’écart du triomphe, dans des maisons aux portes ouvertes, dans des pièces vides – tout le monde dehors, voilages voletant devant les fenêtres, courants d’air chauds d’une chambre à l’autre –, des coups de feu isolés claquaient sans écho ; règlements de comptes, transferts de fonds, captations et transports ; des messieurs discrets partaient dans les rues latérales en portant des valises qu’il fallait mettre en lieu sûr.
Ce fut une belle fête française. Il faut, lorsqu’on cuit les viandes au pot, qu’arrive un moment d’ébullition où se constitue l’âme du bouillon ; il faut une vive agitation où tout se mélange, où les chairs se fondent, où se défont leurs fibres : là se constituent les arômes. L’été 44 fut le moment de feu vif sous la cocotte, le moment de création de ce goût qu’aura ensuite le plat qui mijotera des heures durant. Bien sûr très vite la paix réinstalla ses tamis, et les jours qui se succédèrent les secouaient patiemment ; les petites gens glissèrent entre les mailles et se retrouvèrent plus bas que les autres, au même endroit qu’avant. Tous furent rangés en fonction de leur diamètre. Mais quelque chose avait eu lieu, qui donna le goût d’ensemble. Il faut en France des émotions populaires, des fêtes régulièrement : tout le monde dehors ! et tous ensemble on va dehors, et il se crée un goût de vivre ensemble que l’on a pour longtemps. Car sinon les rues sont vides, on ne se mêle pas, on se demande bien avec qui on vit.
À Lyon, les feuilles des marronniers commençaient de se racornir, la boutique était à la même place, bien sûr, et intacte. Un grand drapeau français flottait sur la porte. On avait cousu trois pièces de tissu et ce n’étaient pas les bonnes nuances, sauf le blanc car c’était un drap ; mais le bleu était trop clair, et le rouge terni, on avait utilisé des tissus trop usés et trop lavés, mais au soleil, quand le grand soleil de l’été 44 passait au travers, les couleurs brillaient avec toute l’intensité qu’il fallait.
Son père sembla heureux de le revoir. Il le laissa embrasser sa mère, longuement et en silence, puis lui donna à son tour l’accolade. Il l’entraîna ensuite avec lui, ouvrit une bouteille poussiéreuse.
« Je l’avais gardée pour ton retour. Bourgogne ! c’est bien là où tu étais ?
— Je t’ai un peu désobéi.
— De toi-même tu prenais le bon chemin. Donc je n’ai rien dit ; et maintenant, tout est clair. Vois donc, dit-il en montrant le drapeau dont on voyait le bleu mal choisi s’agiter par la porte ouverte.
— Tu étais sur ce chemin-là ?
— Les chemins bifurquent, ne vont pas là où l’on croit… et maintenant nos chemins se rejoignent. Regarde. »
Il ouvrit un tiroir, fouilla sous des liasses de papiers, et posa sur la table un ceinturon d’arme portant un revolver, et un brassard FFI.
« Tu n’as pas été inquiété ?
— Par qui ? Par les Allemands ?
— Non… les autres… pour ce que tu faisais avant…
— Ah… j’ai tous les documents secrets nécessaires qui montrent que je ravitaillais les bonnes personnes. Et ce, depuis assez longtemps pour que mon appartenance au bon côté ne puisse être mise en doute.
— Tu faisais ça ?
— J’en ai toutes les preuves.
— Tu les as eues comment, ces preuves ?
— Tu n’es pas le seul à savoir faire des preuves. C’est même un talent très répandu. »
Et il lui fit un clin d’œil. Le même, qui lui fit le même effet.
« Et le type de la préfecture ?
— Oh… dénoncé par je ne sais qui, et il a disparu en prison. Comme d’autres qui fréquentaient trop les Allemands. »
Il sortit le revolver de sa gaine de cuir usé, l’examina avec une grande douceur.
« Tu sais, il a servi. »
Victorien le regarda, incrédule.
« Tu ne me crois pas ?
— Si. J’imagine qu’il a dû servir. Mais je ne sais pas comment.
— Les revolvers bien maniés sont bien plus utiles que toutes vos pétarades militaires. Tu as des projets ? »
Victorien se leva et partit sans se retourner. En sortant il s’empêtra dans le drapeau qui flottait au-dessus de la porte. Il tira, les coutures trop lâches craquèrent, et c’est un drapeau trifide, une langue pour chaque couleur, qui s’agita derrière lui pour saluer son départ.
Victorien traversa l’été en uniforme de la France Libre, on l’embrassa, on lui serra les mains, on le fit boire, on lui proposa des contacts intimes que parfois il refusa et parfois accepta. On lui fit intégrer une école de cadres, à l’issue de laquelle il serait affecté comme lieutenant dans la nouvelle armée française.
À l’automne il fut en Alsace. Dans une forêt de sapins il garda une forteresse de troncs colmatés de terre. Les sapins poussaient droit malgré la pente, par une torsion vigoureuse à la base de leur tronc. Les nuits s’épaississaient vers quatre heures, et le jour ne revenait jamais vraiment. Il faisait toujours plus froid. Les Allemands ne fuyaient plus, ils s’étaient enterrés de l’autre côté de la bosse, sur l’autre pente, et il fallait guetter vers le haut. Ils patrouillaient enveloppés de capes couleur de feuillage, accompagnés de chiens qui savaient se taire et montrer du museau ce qu’ils sentaient. Ils lançaient des grenades, faisaient sauter des casemates, capturaient de jeunes Français qui s’étaient engagés quelques semaines auparavant, eux qui ne savaient même plus ce que c’était, depuis tant d’années, que de dormir sans une arme chargée contre soi.
Quand il plut l’eau coula en torrent sous le sol tapissé d’aiguilles, le fond des casemates fut englué de boue, le colmatage de terre entre les troncs commença de se dissoudre. L’enthousiasme des jeunes Français se brisait devant des Allemands guère plus âgés mais forgés par cinq années de survie. Des assauts massifs furent ordonnés, décidés par des officiers qui concouraient entre eux, qui avaient beaucoup à prouver ou à faire oublier. Ils lancèrent leurs troupes légères sur les Allemands cachés dans des trous et elles se brisèrent. Beaucoup moururent dans le froid, vautrés par terre, sans que les Allemands ne reculent. Les grades reprirent leur importance. Il fallait être patients, méthodiques, coordonnés. On utilisa au mieux le matériel, les hommes devinrent calmes et prudents. La guerre n’amusait plus personne.
Les zouaves portés repartirent pour l’Afrique. Victorien alla jusqu’au cœur de l’Allemagne, lieutenant d’un groupe de jeunes gens qui logeaient dans des fermes abandonnées, se battaient brutalement et brièvement contre des débris de la Wehrmacht qui ne savaient plus où aller. Ils capturaient tous ceux qui voulaient se rendre et libéraient des prisonniers dont l’état de maigreur et d’abattement les effraya. Mais leurs os visibles les effrayaient moins que leur regard de verre ; comme le verre, le regard de ces prisonniers n’avait que deux états : cristallin et vide, ou brisé.
Le printemps 45 passa comme un soupir de soulagement. Salagnon était en Allemagne dévastée, une arme à la main, commandant un groupe des jeunes gens musclés qui n’hésitaient jamais dans leurs actes. Tout ce qu’il disait était aussitôt suivi d’effets. On fuyait devant eux, on capitulait, on leur parlait avec crainte en ânonnant ce que l’on savait de français. Puis la guerre se termina et il dut rentrer en France.
Il resta quelques mois militaire, puis revint à la vie civile. « Revenir » est le mot que l’on emploie, mais pour ceux qui n’ont jamais vécu civilement le retour peut apparaître comme un dénudement, un dépôt sur le bord du chemin, le renvoi vers une origine qu’on leur prête mais qui pour eux n’existe pas. Que pouvait-il faire ? Que pouvait-il faire de bien civil ?
Il s’inscrivit à l’Université, suivit des cours, tenta d’exercer sa pensée. Des jeunes gens toujours assis, baissant la tête dans un amphithéâtre, prenaient en note ce qu’un homme âgé lisait devant eux. Les locaux étaient glacés, la voix du vieil homme s’égarait dans les aigus, il s’interrompait pour tousser ; il laissa un jour tomber ses notes qui s’éparpillèrent sur le sol, et cela dura de longues minutes pour qu’il les ramasse et les remette en ordre, en marmonnant ; les étudiants en silence, leur stylo levé, attendaient qu’il reprenne. Il acheta les livres qu’on lui demandait de lire, mais il ne lut que l’Iliade, plusieurs fois. Il lisait allongé sur son lit, en pantalon de toile, torse nu et pieds nus lorsqu’il faisait chaud, et enroulé dans son manteau, sous une couverture, à mesure que l’hiver venait. Il lut encore et encore la description de l’atroce mêlée, où le bronze désarticule les membres, perce les gorges, traverse les crânes, entre dans l’œil et ressort par la nuque, entraînant les combattants dans le noir trépas. Il lut bouche bée, en tremblant, la fureur d’Achille quand il venge la mort de Patrocle. En dehors de toute règle, il égorge les Troyens prisonniers, maltraite les cadavres, rabroue les dieux sans jamais perdre sa qualité de héros. Il se conduit de la façon la plus ignoble, vis-à-vis des hommes, vis-à-vis des dieux, vis-à-vis des lois de l’univers, et il reste un héros. Il apprit par l’Iliade, par un livre que l’on se lit depuis l’âge du bronze, que le héros peut n’être pas bon. Achille rayonne de vitalité, il donne la mort comme l’arbre le fruit, et il excelle en exploits, bravoure et prouesses : il n’est pas bon ; il meurt, mais il n’a pas à être bon. Qu’a-t-il fait ensuite ? Rien. Que pouvait-on encore faire, après ? Il referma le livre, ne retourna pas à l’Université, et chercha du travail. Il en trouva, plusieurs, les quitta tous, cela l’ennuyait. En octobre de l’année de ses vingt ans il rassembla tout l’argent qu’il put et partit pour Alger.
Il plut toute la traversée, des nuages fuligineux se décomposaient sur l’eau brune, un vent constant rendait pénible d’être sur le pont. Les courtes vagues de la mer d’automne frappaient les flancs du navire avec des claquements brefs, des résonances sourdes qui faisaient peur, qui se répandaient dans toute la structure du bateau et jusque dans les os des passagers qui n’arrivaient pas à dormir, comme des coups de pied donnés à un homme à terre. Quand elle ne sourit pas de toutes ses dents, quand elle ne rit pas de son rire de gorge, la Méditerranée est d’une méchanceté affreuse.
Le matin ils s’approchèrent d’une côte grise où l’on ne voyait rien. Alger, ce n’est pas ce qu’on dit, pensa-t-il accoudé au bastingage. Il devinait juste la forme d’une ville terne accrochée à la pente, une ville de petite taille sur une pente médiocre, sans arbres, qui doit être de terre pelée quand il fait chaud, et en ce moment, boueuse. Salagnon aborda Alger en octobre, et le bateau de Marseille dut traverser des rideaux de pluie pour l’atteindre.
Heureusement la pluie cessa quand le bateau fut à quai, le ciel s’ouvrit en grand quand il franchit la passerelle, et quand il emprunta l’escalier qui permettait de remonter du port – car à Alger le port est en bas – il redevint bleu. Les façades blanches à arcades séchaient vite, une foule agitée remplit à nouveau les rues, des gamins tournaient autour de lui en lui proposant des services qu’il n’écoutait pas. Un vieil Arabe coiffé d’une casquette usée, peut-être officielle, voulut porter son bagage. Il refusa poliment, serra mieux la poignée de sa valise, et demanda son chemin. L’autre grommela quelque chose qui ne devait pas être aimable et lui désigna vaguement une partie de la ville.
Il suivit les rues en pente, dans les caniveaux une eau brune coulait vers la mer ; une bourbe rougeâtre descendait des quartiers arabes, traversait la ville européenne, simplement la traversait, et disparaissait dans la mer. Il remarqua que des débris coulaient dans ce flot, et certains étaient des flocons de sang coagulé, d’un pourpre presque noir. Les nuages avaient disparu, les murs blancs reflétaient la lumière, ils brillaient. Il se dirigeait en lisant les plaques de tôle bleue à l’angle des rues, des plaques françaises rédigées en français, ce qu’il ne remarqua pas tant cela était naturel : les mots qu’il pouvait lire étaient soulignés des ondulations aiguës de l’arabe qu’il ne savait pas lire, et cela n’était qu’un simple ornement. Il alla sans détour, il trouva la maison dont il avait si souvent écrit l’adresse, et Salomon l’accueillit avec joie.
« Viens, Victorien, viens ! ça me fait plaisir de te voir ! »
Salomon le tira par le bras, l’entraîna dans une petite cuisine un peu sale où de la vaisselle traînait dans l’évier. Il sortit une bouteille et des verres qu’il posa sur la toile cirée. D’un torchon douteux il en essuya vite fait les miettes et les plus grosses taches.
« Assois-toi, Victorien ! Je suis tellement content que tu sois là ! Goûte, c’est de l’anisette, c’est ce qu’on boit ici. »
Il remplit les verres, fit s’asseoir et s’assit, et regarda son hôte droit dans les yeux ; mais ses yeux bordés de rouge ne regardaient pas droit.
« Reste, Victorien, reste tant que tu veux. Tu es chez toi ici. Chez toi. »
Mais après les embrassades il se répétait, chaque fois un peu moins fort et enfin il se tut. Salomon avait vieilli, il ne riait pas, il parlait juste fort, il servait l’anisette avec des gestes mal assurés. Quelques gouttes tombaient à côté du verre, parce que ses mains tremblaient. Elles tremblaient tout le temps, ses mains, mais on pouvait ne pas s’en rendre compte car quand il ne tenait rien il les cachait, il les mettait sous la table ou dans ses poches. Ils échangèrent des nouvelles, se racontèrent un peu.
« Et Ahmed ?
— Ahmed ? Parti. »
Salomon soupira, but son verre et se resservit. Il ne riait plus du tout, les rides de rire qui marquaient son visage semblaient désaffectées, et d’autres, nouvelles, qui le vieillissaient, étaient apparues.
« Tu sais ce qui s’est passé ici l’année dernière ? D’un seul coup tout a basculé, ce que l’on croyait solide n’était plus que du carton, pffft, envolé, découpé, en charpie. Et pour cela il n’a fallu qu’un drapeau, et un coup de feu. Un coup de feu à l’heure de l’apéro, comme dans une tragédie pataouète.
« Les Arabes, ils voulaient manifester pour le jour de la victoire, quand les Allemands là-bas au nord ont décidé d’arrêter les frais. Les Arabes, ils voulaient dire tout ensemble qu’ils étaient contents que nous ayons gagné, nous, mais personne ici n’est d’accord sur ce que “nous” veut dire. Ils voulaient fêter la victoire et dire leur joie d’avoir gagné, et dire aussi que maintenant que nous avions gagné rien ne pourrait être plus pareil. Alors ils voulaient défiler, en bon ordre, et ils avaient sorti des drapeaux algériens, mais le drapeau algérien, il est interdit. Moi je trouve qu’il est surtout absurde, le drapeau algérien, je ne vois pas le drapeau de quoi c’est. Mais ils l’avaient sorti, et les scouts musulmans le portaient. Un type est sorti du café, un flic, et quand il a vu ça, la foule d’Arabes en rang avec ce drapeau, il a cru à un cauchemar, il a pris peur. Il avait une arme sur lui dans le café, il l’a sortie, il a tiré, et le petit scout musulman qui portait le drapeau algérien est tombé. Ce con de flic qui allait boire l’apéritif avec son arme, il a déclenché l’émeute. On aurait pu calmer les choses, ce n’est pas la première fois qu’un Arabe se fait tuer pour rien, par une réaction un peu vive ; mais là, ils étaient tous en rang, avec le drapeau algérien interdit, et c’était le 8 mai, le jour de la victoire, de notre victoire, mais personne n’est d’accord sur ce que “nous” désigne.
« Alors l’émeute s’est abattue sur tout ce qui passait, on s’est tué sur la foi du visage, on s’est étripé sur la mine que l’on avait. Des dizaines d’Européens ont été éventrés brusquement, avec des outils divers. J’ai recousu certaines de leurs blessures, elles étaient horribles et sales. Les blessés, ceux qui avaient échappé à la mise en pièces, souffraient le martyre parce que cela s’infectait ; mais surtout ils souffraient d’une terreur intense, d’une terreur bien pire que tout ce que j’ai vu à la guerre, quand ces Allemands méthodiques nous tiraient dessus. Ils vivaient un cauchemar, ces blessés, parce que les gens avec qui ils vivaient, les gens qu’ils croisaient sans les voir, qu’ils frôlaient chaque jour dans les rues, se sont retournés contre eux avec des outils tranchants et les ont frappés. Pire que de la blessure, ils souffraient d’incompréhension ; et pourtant elles étaient profondes leurs blessures horribles, parce qu’elles avaient été faites par des outils, des outils de jardinage et de boucherie qui avaient creusé les organes ; mais l’incompréhension était encore plus profonde, au cœur même des gens, là même où ils existaient. À cause de l’incompréhension, ils mouraient de terreur : celui avec qui on vit, eh bien il se retourne contre vous. Comme si ton chien fidèle se retournait sans prévenir et te morde. Tu y crois, toi ? Ton chien fidèle, tu le nourris, et il se jette sur toi, et il te mord.
— Les Arabes sont vos chiens ?
— Pourquoi tu me dis cela, Victorien ?
— C’est ce que vous dites.
— Mais je ne dis rien. J’ai fait une comparaison pour que tu comprennes la surprise et l’horreur de la confiance trahie. Et en quoi a-t-on plus confiance sinon en son chien ? Il possède dans sa bouche de quoi vous tuer, et il ne le fait pas. Alors quand il le fait, quand il vous mord avec ça qu’il avait toujours eu à disposition, et avec quoi il s’abstenait de vous mordre, la confiance est brusquement détruite, comme dans un cauchemar où tout se retourne, et contre vous, où tout recommence d’obéir à sa nature après qu’elle a été si longtemps apprivoisée. C’est à rien y comprendre ; ou alors on le savait sans oser se le dire. Dans le cas des chiens on évoque la rage, un microbe qui rend fou, que l’on attrape par morsure et qui fait mordre, et cela explique tout. Pour les Arabes on ne sait pas.
— Vous parlez de gens comme de chiens.
— Fous-moi la paix avec les écarts de langage. Tu n’es pas d’ici, Victorien, tu ne sais rien. Ce que nous avons vécu ici est si terrifiant que nous n’allons pas nous interdire des façons de parler pour épargner la délicatesse des Françaouis. Il faut voir les choses en face, Victorien. Il faut parler vrai. Et le vrai quand on le parle, il fait mal.
— Faut-il encore qu’il soit vrai.
— Je voulais parler de confiance alors j’ai parlé de chiens. Pour expliquer la fureur qui prend parfois les chiens, on dit qu’ils ont la rage ; ça explique tout et on les abat. Pour les Arabes, je ne sais pas. Je n’ai jamais cru à ces histoires de race, mais maintenant je ne vois pas comment dire autrement, si ce n’est que c’est dans le sang. La violence est dans le sang. La traîtrise est dans le sang. Tu vois une autre explication, toi ? »
Il se tut un moment. Il se versa un verre, en renversa un peu à côté, oublia de servir Salagnon.
« Ahmed, il a disparu. Au début, il m’aidait. On m’envoyait des blessés pour que je les soigne, et lui toujours il était avec moi. Mais quand les blessés le voyaient se pencher sur eux, avec son nez d’aigle, avec ses moustaches, avec son teint qui ne trompe pas, eh bien ils gémissaient d’une toute petite voix et ils voulaient que je reste. Ils me suppliaient de ne pas m’éloigner, de ne pas les laisser seuls avec lui, et la nuit ils voulaient que ce soit moi qui les veille, surtout pas lui.
« Maintenant je me souviens d’avoir oublié de demander à Ahmed ce qu’il en avait pensé, mais moi cela m’avait fait rire. J’avais tapé sur l’épaule d’Ahmed en lui disant : “Allez, laisse-moi faire, ils vont pas bien, ils ont l’angoisse de la moustache”, comme si c’était une blague. Mais ce n’en était pas une, les types à moitié ouverts par des outils de jardinage ne font pas de blagues.
« Et puis une nuit très tard, alors que nous nettoyions et stérilisions des instruments utilisés pendant le jour – car nous devions tout faire tant il y avait de travail et de troubles, mais cela ne nous changeait pas de nos années de guerre passées ensemble –, pendant donc que nous étions tous les deux devant l’étuve à nettoyer les outils, il me dit que j’étais son ami. D’abord cela m’a fait plaisir. J’ai cru que la fatigue le rendait bavard, et la nuit, et les épreuves vécues ensemble. J’ai cru qu’il voulait parler de tout ce que nous avions vécu, depuis des années, jusqu’à ce moment-là. J’acquiesçai et j’allai lui répondre que lui aussi, mais il a continué. Il m’a dit que bientôt les Arabes tueraient tous les Français. Et ce jour-là, comme j’étais son ami, il me tuerait lui-même, rapidement, pour que je ne souffre pas.
« Il parlait sans élever la voix, sans me regarder, tout à son travail, un tablier taché de sang autour des reins et les mains pleines de mousse dans cette nuit où nous étions les seuls éveillés, avec quelques blessés qui n’arrivaient pas à dormir, les seuls debout, les seuls valides, les seuls raisonnables. Il m’assurait qu’il ne laisserait pas faire ça par n’importe qui n’importe comment, et il me le disait en ôtant des traces de sang de lames très affûtées, il me le disait devant un étalage de scalpels, de pinces et d’aiguilles qui ferait peur à un boucher. J’ai eu la présence d’esprit de rire et de le remercier, et lui aussi m’a souri. Quand tout fut rangé nous sommes allés nous coucher, j’ai retrouvé la clé de ma chambre, une petite clé de rien du tout qui fermait une serrure de rien du tout mais je n’avais que ça, mais de toute façon ce ne pouvait être qu’un cauchemar, et j’ai fermé ma chambre. Il suffit de gestes rituels pour conjurer les cauchemars. Le lendemain je m’étonnai moi-même d’avoir fermé la porte avec un si petit verrou. Ahmed était parti. Des types du voisinage armés de fusils et de pistolets, des types en chemisette que je connaissais tous sont venus chez moi et m’ont demandé où il était. Mais je n’en savais rien. Ils voulaient l’emmener et lui faire son affaire. Mais il était parti. Cela m’a soulagé qu’il soit parti. Les types armés m’ont dit que des bandits couraient dans les montagnes. Ahmed, disaient-ils, les avait peut-être rejoints. Mais il y a eu tant de ratissages, de liquidations, d’enterrements à la va-vite, en masse, qu’il a peut-être disparu ; vraiment disparu, sans trace. On ne sait pas combien sont morts. On ne les compte pas. Tous les blessés que je soignais étaient européens. Car pendant ces semaines-là, des blessés il n’y en eut pas d’Arabes. Les Arabes on les tuait.
« Tu sais ce que c’est un ratissage ? On passe le râteau dans la campagne, et on débusque les hors-la-loi. Pendant des semaines on a traqué les coupables des horreurs du 8 mai. Il fallait qu’aucun n’en réchappe. Tout le monde s’y est mis : la police bien sûr, mais elle n’y suffisait pas, alors l’armée, mais elle n’y suffisait pas non plus, alors les gens de la campagne, qui ont l’habitude, et aussi les gens des villes, qui l’ont prise, et même la marine, qui de loin bombardait les villages de la côte, et l’aviation, qui bombardait les villages inaccessibles. Tous ont pris des armes, et tous les Arabes que l’on soupçonnait d’avoir trempé de près ou de loin dans ces horreurs ont été rattrapés, et liquidés.
— Tous, ça fait combien ?
— Mille, dix mille, cent mille, qu’en sais-je ? S’il avait fallu, un million ; tous. La traîtrise est dans le sang. Il n’y a pas d’autre explication car sinon, pourquoi ils se seraient jetés sur nous alors que nous vivions ensemble ? Tous, s’il avait fallu. Tous. Nous avons la paix pour dix ans.
— Comment on les reconnaissait ?
— Qui, les Arabes ? Tu rigoles, Victorien ?
— Les coupables.
— Les coupables étaient des Arabes. Et ce n’était pas le moment d’en laisser échapper. Tant pis si ça bave un peu. Il fallait éradiquer au plus vite, cautériser, et qu’on n’en parle plus. Les Arabes ont tous plus ou moins quelque chose à se reprocher. Il suffit de voir la façon dont ils marchent ou dont ils nous regardent. De près ou de loin, tous complices. Ce sont d’immenses familles, tu sais. Comme des tribus. Ils se connaissent tous, ils se soutiennent. Alors tous ils sont plus ou moins coupables. Il n’est pas difficile de les reconnaître.
— Vous ne parliez pas comme ça en 44. Vous parliez de l’égalité.
— M’en fous de l’égalité. J’étais jeune, j’étais en France, je gagnais la guerre. Maintenant je suis chez moi, j’ai la trouille. Tu y crois à ça ? Chez moi, et la trouille. »
Ses mains tremblaient, ses yeux étaient bordés de rouge, ses épaules ployaient comme s’il allait se replier et se coucher en boule. Il se reversa un verre et le regarda silence.